Monocoque GENERALI / Les hommes
« A Titouan, à mon fils ! » Cette phrase qu’hurle Yann Eliès depuis le pont du Figaro Generali, un beau jour d’août 2002 à Cherbourg, est bien plus importante qu’il n’y paraît. En même temps que le bonheur d’être papa conjugué à l’ivresse de la victoire, elle envoie une cargaison de doutes aux fers, à tréfonds de cale. Elle consacre aussi une jolie tradition familiale : ne jamais rien lâcher et « tordre » ses adversaires sur l’eau, comme dit le père, Patrick, avant de les retrouver au bistrot du port pour se cogner les pognes et se raconter de vraies histoires de vrais marins. Le tout en écartant des sourcils qui se rejoignent pour rire aux éclats. En riant à cette finalement bonne copine qu’est l’existence.
Un Eliès ne lâche jamais
Ce jour-là donc, Yann Eliès remporte sa première victoire d’étape dans la Solitaire du Figaro, aussitôt dédiée à ce fils né pendant l’escale de Gijon. Là-bas, en Espagne, Yann a longuement hésité à rentrer en France, mais s’est finalement ravisé : pour son fils, il gagnera. Et il gagne ! Comme s’il suffisait de le décider. Comme s’il ne pouvait en être autrement. Il faut dire que chez ces gens-là, monsieur, la mer est bien plus qu’un terrain de jeux. C’est un mode de vie. L’océan est affaire de famille et la course au large une évidence.
La mer en évidence
Le grand-père court les courses anglaises du RORC. Patrick, le père de Yann, réussit l’exploit insensé de remporter toutes les étapes de cette même Solitaire – alors nommée Course de l’Aurore – en 1979. Pas facile de se faire un prénom dans ces conditions… mais Yann y parviendra, non sans un zeste de rébellion. Têtu comme on peut l’être en Bretagne Nord, Yann enfant n’écoutait que d’une oreille distraite les conseils de papa, tenant à faire ses propres expériences dans les cailloux de la baie de Saint-Brieuc. Elevé aux bons grains d’Armorique, il suivra pourtant toute la filière dériveur, d’Optimist en 420 et apprendra l’art de la voilerie chez X-Voiles, avant de remporter le Trophée Crédit Agricole en 1996 : voilà la porte d’entrée dans la classe Figaro qui fera de lui le marin confirmé d’aujourd’hui. Cinq ans plus tard, en 2001, il commence à percer quand Halvard Mabire et Lionel Lemonchois le font embarquer à bord du géant de Cam Lewis, sur The Race. Dès lors, Yann va mener une double carrière : tantôt écumeur des mers du globe sur les multicoques géants – deux Trophées Jules Verne victorieux avec Bruno Peyron ! – tantôt cador du circuit Figaro. Et les résultats tombent : deux titres de Champion de France de Course au Large, quatre victoires d’étapes dans la Solitaire, deux victoires dans la très exigeante Generali Solo, dont on dit alors qu’elle peut s’avérer plus dure encore que la prestigieuse Solitaire. Petit Eliès est devenu grand. Capable aussi bien de maîtriser à la barre l’extraordinaire puissance des maxis multicoques que ferrailler aux avant-postes dans les empoignades de chiffonniers qui font la légende de la Solitaire du Figaro.
L’accident l’a rendu plus fort
Le tout mène à ce premier Vendée Globe, son troisième tour du monde, le premier en solitaire ; les grands espoirs, la bagarre aux avant-postes… et le dramatique accident que l’on sait au milieu de nulle part, au cœur du sauvage et impitoyable Grand Sud. C’est la terreur, la souffrance… puis le sauvetage et cette rééducation en un temps record. « J’aime la tempête, je suis plutôt un combattant qui apprécie le mode survie » disait Yann au départ du ‘Vendée’. De ce côté, nul ne contestera qu’il a été copieusement servi, au propre comme au figuré. Mais de cette incroyable fortune de mer qui aurait pu lui coûter la vie, il a tiré une force de caractère supplémentaire. Il a gagné son plus grand combat. Gagné aussi, à la surprise générale, les deux courses auxquelles il a participé depuis sa sortie du centre de rééducation. Il sera au cœur de la bataille sur cette Solitaire du Figaro. Car non, décidément, un Eliès ne lâche jamais.